Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine

Haïti, été 2013 - Billets de terrain

Haïti, mai 2013. Plus de trois ans après séïsme, 320 000 personnes déplacées se trouvent encore dans près de 400 camps ou sites d’hébergement répertoriés sur le territoire.

Suivez au quotidien le terrain de recherche de l'équipe du GRIPAL qui a parcouru ces lieux et discuté avec les gens qui y vivent. Les billets livrent leurs observations quant aux traces de l'intervention humanitaire dans les espaces et les imaginaires en Haïti.

L'équipe de terrain est composée de Andréanne Martel et René Delvaux (science politique, UQAM).

6 mai 2013 - Port-au-Prince
"L’avion s’apprête à atterrir à Port-au-Prince, un désordre de plus en plus apparent à mesure que les échelles réduisent au rythme de perte d’altitude. Un désordre qui s’étend du contraste subtil entre la division schématique des cadastres ruraux québécois et la dispersion aléatoire des champs d’Haïti jusqu’au tumulte des rues de la ville dont l’aménagement au premier coup d’œil ne semble dégager aucune régularité. Chaque territoire répond à ses propres logiques d’organisation…"
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7 mai 2013 - Port-au-Prince
"On me dévisage dans la rue. Les enfants m’interpellent « Blanc! ». On me prend pour un missionnaire, religieux ou laïc, d’une quelconque congrégation religieuse ou d’une ONG. Je ressens une saturation, on me dit qu’il y en a une. On parle bien d’invasion, d’occupation. Je lis des graffitis sur les murs contre la Minustah, contre l’UN. Un canadien me racontait hier qu'il avait ressenti de l'agressivité, qu’on lui avait souvent crié des bêtises dans la rue."
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11 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
"Nous avons entamé notre terrain par une visite d’un camp spontané de Delma 31 situé sur un terrain privé. Nous cherchions surtout à arrimer nos stratégies d’entrevues et à tester notre guide d’entretien, mais les entrevues ont été très pertinentes. Le camp correspondait au profil de notre typologie : il s’agissait d’un camp très peu « organisé » et sans présence d’organisations internationales. Il y aurait plus de 1000 personnes dans ce camp, malgré un périmètre minuscule."
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11 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
"Nous sommes de retour de notre première expérience dans les camps ou nous avons passé la journée à 4. Le camp n'a reçu presque aucune aide des ONG, uniquement quelques bâches et distributions ponctuelles. Deux églises sont présentes dans le camp qui est divisé en 4 sections, l'une pentecôtiste, l'autre de l'Armée céleste. Plusieurs petits commerces juxtaposent les petites cabanes auto-construites autour du camp qui servent de maison aux familles, au centre beaucoup de tentes."
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13 mai 2013 - Port-au-Prince
"Aujourd’hui nous sommes allées dans un camp de Delma 32. Il s’agit d’un très grand camp (environ 5000 familles et 25 000 personnes) géré par la Direction de la protection civile et l’organisation internationale pour les migrations (DPC/OIM). De prime abord, les responsables du camp (il y a un comité de camps central et 6 sous-comités – notamment un comité femme) semblaient réticents à ce qu’on se déplace seules dans le camp. Ils insistaient pour savoir ce que les habitants allaient en retirer. Ils ont finalement accepté lorsqu’ils ont compris que c’était pour l’université, même si nous avons précisé à plusieurs reprises les objectifs de notre présence. Nous avons fait quatre entrevues : deux habitants du camp, un habitant qui est aussi membre d’un sous-comité dans sa zone et un « responsable » du comité de camp qui n’habite pas sur le camp, mais qui est, selon ses dires, une personne très connue du quartier."
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14 mai 2013 - Léogâne
"Visite d’un camp qui regroupe 27 petits abris transitoires unifamiliaux construits par une organisation internationale. Entretien avec le responsable du camp qui est un personnage coloré, s'affirmant ouvertement comme vaudouisant (c'est rare). Il était très expressif, écoute beaucoup la radio et nous offre nombre d'analyses politiques internationales. Ses récits de vie (il était partisan d'Aristide et a quitté Port-au-Prince après sa chute) et son analyse de la vie dans le camp sont très intéressants, il valorise énormément les initiatives auto-organisées dans le camp (dont l'aménagement de l'endroit). Son attitude comme chef de camp est très paternaliste (comme d'autres responsables que nous avons rencontré), il semble contrôler beaucoup de choses dans le camp. Entretien ensuite avec une femme dont l'habitation semble faire partie du camp mais qui dit ne pas en faire partie (sur le terrain vague à côté). Entretien finalement avec une femme très timide. Il y avait 128 tentes auparavant à cet endroit."
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15 mai 2013 - Léogâne
"Visite d’un camp imposant, divisé en quatre secteurs qui regroupe des gens qui vivaient sur place avant le séisme, des gens sous des tentes dômes donnés par une ONG, des gens sous des petites maisons bleues en plywood offertes par une organisation nationale étrangère, des gens sous des petites maisons de bois offertes par une ONG et des gens en auto-construction avec des bâches et du matériel récupéré. Le camp juxtapose un autre camp tout aussi imposant où une ONG a construit des maisonnettes unifamiliales avec assez d'espace pour un jardin. Le développement du premier camp semble anarchique à côté de celui du second. Une clôture et des barbelés séparent les deux camps."
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14-15 mai 2013 - Port-au-Prince
"Nous sommes dans un autre camp spontané, cette fois dans Delma 33, depuis deux jours. L'accès a été beaucoup plus facile que l'autre camp mardi dernier. Il s'agit d'un camp n'ayant reçu pratiquement aucune aide, mis à part quelques bâches d’une organisation internationale après le séisme. Les gens ont donc construit eux-mêmes leur abri. Certains sont encore sous des tentes plus précaires, il semble que ce soit des personnes n'ayant pas d'argent pour améliorer leur maison. Il y a beaucoup de commerces et de lieux de rencontres dans le camp. Il y a très peu de références aux ONG ou même à l'État. Les personnes qui n'ont rien reçu sont ainsi les moins critiques..."
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16 mai 2013 - Port-au-Prince
"Nous avons commencé les entrevues dans les lieux de settlements (selon la classification des documents des Nations Unies) qui signifie dans le jargon des installations ou implantations directement dans les quartiers. On peut déjà cibler plusieurs différences entre les personnes rencontrées jusqu’à maintenant dans les camps et ceux vivant dans les T-shelters (ou abris transitoires)."
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16 mai 2013 - Léogâne
"Journée plus difficile qu'hier, peu d'entretiens satisfaisants. Les gens étaient soit méfiants, soit intéressés par un éventuel gain mais désintéressés par la discussion, soit simplement blasés après avoir été surexposés aux recensements, enquêtes et promesses des ONG qui ont transité par là."
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17 mai 2013 - Léogâne
"Avant-midi dans un camp qui regroupe dans un terrain un peu reculé 113 maisons en bois et en plywood de tailles différentes (un modèle simple et un modèle "grande famille") construites par une organisation gouvernementale étrangère. Nous avons en arrivant croisé un homme qui était l'ancien président du comité de camp aujourd'hui dissout. Il ne demeure plus sur place, il a démonté sa maison pour en récupérer les matériaux et a construit ailleurs. Riche entretien en informations et en récits de vie, l'homme nous raconte entre autres une histoire de stigmates, il nous décrit en détail les activités de l'Armée céleste qu'il juge diabolique."
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20 mai 2013 - Port-au-Prince
"En arrivant sur le site de ce camp du quartier Delma 33, nous remarquons d’emblée la petite école récemment construite à l’entrée du camp. Il s’agit d’une école d’artisanat construit par une organisation internationale ainsi qu’un « ami blanc » d’une église. Nous rencontrons un professeur d’artisanat, aussi membre du comité de camp, ainsi que les quatre autres professeurs de l’école."
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20 mai 2013 - Léogâne
"Nous sommes retournés dans l’un des camps visités la semaine dernière dans l'objectif d'y faire d'autres entretiens. Nous nous sommes aperçus que sur les 12 sites de relocalisation répertoriés par OIM nous en avions visité 4 à Léogâne. Puisque l'exercice n'est pas de faire une revue exhaustive de tous les camps, nous avons décidé de poursuivre nos recherches dans un camp mixte (où l'on trouve des t-thelters, des tentes et des abris auto-construits). Nous sommes donc revenus au camp le plus grand que nous avions visité il y a quelques jours."
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22 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
"Journée dans ce lieu extérieur à la ville, qui n’est ni un camp, ni tout à fait un quartier, où des gens se sont installés sans planification au lendemain du séisme et qui abriterait aujourd’hui près de 70 000 personnes. Le lieu est immense et s'étend de façon tentaculaire sur une superficie difficile à appréhender à échelle humaine. Le développement immobilier semble proliférer, un très grand nombre de maisons en dur sont en train de s'y construire. Ces maisons juxtaposent souvent des tentes, des abris auto-construits et des t-shelters en plywood offerts par une ONG mexicaine."
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22 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
"Il s’agissait aujourd’hui de notre première visite dans le quartier Canaan. Ce site héberge plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis le tremblement de terre. Il s’est constitué en cinq zones au rythme des vagues d’individus qui sont venus s’y installer depuis le 12 janvier. Dans la zone 1 on retrouve les premiers arrivants, ceux qui sont afflué dès le lendemain du séisme. Dans la zone 2 il s’agit de personnes arrivées un peu plus tard et ainsi de suite. Le gouvernement a rendu ses terres, jusqu’alors inhabitées, publiques en avril 2010. Il serait devenu un “camp” lorsqu’il l’OIM l’a identifié comme telle. Cependant, il semble qu’aujourd’hui la population qui y habite préfère le qualifier de quartier."
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23 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
"Seconde journée dans le camp-quartier. Au secteur 1 cette fois, beaucoup plus en retrait que les autres de la route principale. La vue est splendide, d'un côté les montagnes et de l'autre la mer. Nous arrivons sans comprendre ce qui pousse les habitants du lieu à s'installer aussi loin de la route, des commerces et du peu de services qui existent. L'espace plus grand? Les terrains plus abordables?"
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23 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
"Cette seconde journée à Canaan a commencé dans la zone 1 qui est située au dessus des montagnes et, étonnamment, très loin de la route 1 qui mène vers Port-au-Prince. Étonnamment, car cette zone réunit les premières personnes à avoir quitté Port-au-Prince après le séisme et quelques personnes arrivées plus tard pour acheter, louer ou accaparer une parcelle de terre. Dès notre arrivée on remarque que le quartier est beaucoup plus vivant que la zone visitée la veille. Les très nombreuses églises témoignent de la diversité des croyances dans le quartier : Hope Christian Church, Baptist Church Full of Hope, etc. On y retrouve des commerces variés; de la boulangerie, au cyber café, en passant par la discothèque, la loto (loterie) et les restaurants."
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26 mai 2013 - Port-au-Prince
"En ce dimanche de la fête des Mères en Haïti nous avons visité le quartier Zoranje, aussi appelé Village Renaissance. Le quartier, situé à quelques kilomètres de la capitale au nord de Cité Soleil, s’est constitué au fil des présidents haïtiens (et étrangers) qui y ont laissé leur marque. La zone se trouve en terrain agricole encerclé par des champs en friche. Il semble y avoir très peu d'ombre dans le quartier."
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28 mai 2013 - Port-au-Prince
"Nous avons pris la route tôt ce matin pour un camp situé un peu à l’extérieur de la ville. Quatre « taptap », vingt minutes de marche et deux heures plus tard, nous apercevons finalement ce site de relocalisation planifiée, selon le vocabulaire employé dans les documents de recensement des camps de personnes déplacées.  L’entrée du camp donne sur une route secondaire où circulent de nombreux camions de chargement de pierres. Le camp est dans un quartier habité, mais moins densément que les autres sites visités."
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29 mai 2013 - Port-au-Prince
"L’accès à ce camp était particulièrement ardu : nous avons eu recours à trois taptap, une moto-taxi et un bon samaritain pour finalement atteindre le site juché dans les mornes. Arrivées dans le camp, on observe des dizaines d’abris espacés sur un flanc escarpé dans les hauteurs de Pétionville. Le camp était sous l’autorité d’une ONG internationale chrétienne jusqu’au mois de septembre dernier. La population y est donc laissée à elle-même depuis huit mois. D’ailleurs plusieurs nous ont mentionné leur sentiment que personne ne s’intéressait à eux. La rencontre de cet homme à la sortie du camp en témoigne : lorsque celui-ci m’a remerciée de ma visite, nous avons repris notre laïus habituel concernant nos intentions et le fait que nous ne venions pas pour apporter de l’aide. À cela il a répondu : « oui oui, je sais, mais si vous êtes ici, c’est parce qu’au moins quelqu’un pense à nous ». Voilà qui en dit long sur le sentiment d’abandon qui semble être collectivement ressenti dans ce site."
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Ce terrain a été réalisé dans cadre du projet de recherche Souffrance et désordre : Parler ordinaire, religion et ONG face aux catastrophes naturelles, financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) de 2012 à 2014.


Document(s) à télécharger

- 29 mai 2013 - Port-au-Prince
- 28 mai 2013 - Port-au-Prince
- 26 mai 2013 - Port-au-Prince
- 23 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
- 23 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
- 22 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
- 22 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
- 20 mai 2013 - Léogâne
- 20 mai 2013 - Port-au-Prince
- 17 mai 2013 - Léogâne
- 16 mai 2013 - Léogâne
- 16 mai 2013 - Port-au-Prince
- 14-15 mai 2013 - Port-au-Prince
- 15 mai 2013 - Léogâne
- 14 mai 2013 - Léogâne
- 13 mai 2013 - Port-au-Prince
- 11 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 2
- 11 mai 2013 - Port-au-Prince - Équipe 1
- 7 mai 2013 - Port-au-Prince
- 6 mai 2013 - Port-au-Prince