Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine

Table ronde à Port-au-Prince : Raconter la souffrance après le retrait des ONG

31 janvier 2014

Le Groupe de Recherche sur les Imaginaires Politiques en Amérique Latine (GRIPAL) organisait une table ronde intitulée : « Raconter la souffrance après le retrait des ONG », le 6 février 2014 à l’hôtel le PLAZA à Port-au-Prince.

Cet évènement, qui réunira 1) des chercheurs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et de l’Université d’État d’Haïti (UEH) ainsi que de l’UNIC et de l’UNDH, 2) des intervenants des ONG et 3) des membres des Comités de camps, vise à dégager la manière dont les bénéficiaires et non-bénéficiaires racontent leur souffrance avec le retrait des ONG et ceci indépendamment des catégories des chercheurs, des ONG et des responsables des comités de camp. Quel est le parler sur la souffrance des populations vivant encore dans les camps et plus largement des populations soumises, à travers les déplacements, à un cycle continu de bidonvilisation ?

Cette initiative vise à rendre compte auprès des intervenants sociaux et des universitaires de la société haïtienne et de discuter avec eux des premiers résultats de la  recherche (Développement savoir) financée par le Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada « Souffrance et désordre : parler ordinaire, religion et ONG face aux catastrophes naturelles ». Le CRSH est un organisme de subvention scientifique autonome par rapport à toute ligne politique du gouvernement canadien. Dans le cadre de cette recherche, cent cinquante (150) entrevues semi-directives ont été réalisées à Jacmel, à Léogâne et à Port-au-Prince sur la thématique de la souffrance et du désordre consécutive au tremblement de terre du 12 janvier 2010. Ont participé à ces entrevues effectuées en sept-octobre 2012 et en mai 2013 Ilionor Louis, Diana Colin, Louis-Jacksonne Lucien (UEH), René Delvaux, Andréanne Martel et André Corten (UQAM). 

Mise en contexte

Le séisme du 12 janvier 2010 a vu accourir en Haïti des centaines d’ONG qui ont tenté d’apporter, dans un régime de concurrence, des biens d’urgence. Se constituent par le même effet des bénéficiaires et des non-bénéficaires.

En divisant la société en bénéficiaires et non-bénéficiaires, les projets humanitaires ont perturbé les rapports d’échange. Ils ont contribué à désarticuler l’économie formelle, tout comme des modes d’échange organisés autour du secteur informel ou des relations communautaires. Au-delà des effets destructeurs du séisme, l’intervention humanitaire aurait ainsi détruit les modes d’échange.

Cette intervention a télescopé des modes d’échange non seulement pré-existants, mais surgissants. Par ailleurs, elle a puissamment perturbé  plusieurs modes de raconter la souffrance. Entendons en effet que les ONG ne « donnent » pas, mais entrent dans un mode d’échange en transigeant biens ou services contre l’adhésion des populations à des règles et des principes. Entendons aussi que, si le séisme accroît considérablement la souffrance, cette augmentation n’est pas un fait brut. Elle doit être rapportée à un mode de raconter qui lui préexistait.

Une grande partie des ONG (qui se sont retirées ou se retirent) sont des ONG d’urgence. Urgence ? Parler d’urgence semble suggérer une action sur une table rase. Il n’y a pas de choix : il faut agir. Sur le mode « sauver des vies ».

L’urgence, c’est aussi court-circuiter des modes habituels de raconter la souffrance, celle du religieux, celle du parler ordinaire et la mise de côté des rapports dans lesquels circulent les récits. Dans le raconter la souffrance, le parler ordinaire se manifestait dans des rapports de solidarité et d’affects qui ont pris une forme aigue aux lendemains du séisme. Les populations continuent de décrire encore aujourd’hui la « solidarité » des Haïtiens dans les jours et les semaines qui ont suivi. Le raconter la souffrance du religieux se manifeste quant à lui dans un cadre d’expression émotionnelle et dans l’assurance, du fait de la conviction d’avoir été sauvés, de déborder les imaginaires de la  malédiction.

L’intervention d’urgence des ONG a déstabilisé ces deux modes de raconter. Cette déstabilisation est venue s’ajouter aux profondes perturbations des modes d’échange dans les régions affectées par le séisme et par l’intervention des humanitaires.

L’incapacité de l’État d’avoir une prise sur ces deux ordres de réalité (mode d’échange et mode de raconter) n’empêche pas la société à chercher, sur la base de ces mutations, des formes de développement d’un ou de plusieurs espaces publics. On se demandera au passage si l’extrême faiblesse d’un espace public étatique peut empêcher ou limiter cette pluralité.

Depuis les débuts de cette recherche et parallèlement à d’autres recherches, ces questions ont été posées. À l’heure actuelle, s’ajoute une nouvelle question. La question à l’ordre du jour est d’évaluer quelles sont les réponses possibles au retrait des ONG. Tenant compte des changements aux modes d’échange et aux modes de raconter occasionnés par les ONG alors que celles-ci intervenaient, quelles sont les conséquences pour les populations de leur retrait? Ces réponses peuvent s’étudier à quatre niveaux :

1) la réappropriation par le parler ordinaire des récits de la souffrance,
2) la réorganisation des modes d’échange après le retrait des ONG,
3) une innovation dans les modes d’expression de subjectivités dans de nouveaux espaces publics,
4) une crise dans la fourniture de services (publics ?) par l’État à la population étant donné le retrait des ONG.

Programme

Table ronde : RACONTER LA SOUFFRANCE APRÈS LE RETRAIT DES ONG
Jeudi 6 février 2014
Hôtel Plaza, Port-au-Prince, Haïti

Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL - www.gripal.ca)
Université du Québec à Montréal (UQAM) & Université d’État en Haïti (UEH)

9h00 Mots d’ouverture

  • Ilionor LOUIS (UEH)

9h15 Mots d’introduction

  • André CORTEN (UQAM)

9h30 Panel 1 - Interventions humanitaires : constitution des bénéficiaires et des non-bénéficiaires

Modérateur : Ilionor LOUIS
Intervenants :

  • André CORTEN : Bénéficiaires, non-bénéficiaires et « mauvais bénéficiaires » : Que se passera-t-il de cette nouvelle configuration de la fracture sociale avec le retrait des ONG?

Le séisme a été une extraordinaire  expérience d’égalitarisme dans une société marquée par une fracture sociale radicale. Le fossé entre les 80% de non intégrés dans la société et les 20% plus ou moins inclus (en comptant  la diaspora) est infranchissable et en quelque sorte ignoré. Or le séisme a placé tout le monde dans une situation d’égalitarisme forcé et suscitant même une solidarité spontanée. Dans la région de l’Ouest et en partie du Sud-Est, ce sont non seulement ceux qui ont vu leur maison détruite, mais tout le monde qui a été affecté ( parents décédés, amputés et handicapés, emplois perdus, etc).  Jusqu’aux Cayes, les familles ont accueilli des parents sinistrés. L'égalitarisme est vécue comme une utopie. Souvent contrariée, selon de nombreuses observations, dans les faits. Cette utopie, les ONG l'ont fait éclater. Prétendant faire face à la nécessité d’aider spécifiquement et « rationnellement » les victimes, les ONG ont établi une distinction contraignante entre les bénéficiaires et les non-bénéficiaires sur des bases pragmatiques (par ex. aider à construire des abris aux seuls propriétaires) , négligeant  par ailleurs les écarts préalables  énormes de niveaux de vie dans la population. Plus concrètement, ont été négligés toutes les petites stratégies de survie (basées sur des petits droits acquis) construisant des rapports sociaux de l’aide sur un « marais » de situations. En est sortie la condition des « mauvais bénéficiaires » qui contestent les nouvelles inégalités produites par l’ordre victimaire. Une nouvelle configuration a modelé la fracture sociale, mais qu’en restera-t-il avec le retrait des ONG?

André CORTEN, Professeur titulaire au Département de Science Politique de l’Université du Québec à Montréal, Directeur du Groupe de recherche sur les imaginaires Politiques en Amérique latine. Auteurs de nombreux livres dont Haïti : Diabolisation et mal politique,, Religion , misère et politique (CIDIHCA /2000). L’État faible : Haïti- République Dominicaine, 3e ed. Mémoire d’Encrier, 2011 et Dieu est brésilien. Lettres à mon petit-fils, CIDIHCA, 2014.

  • Diana COLIN : Intervention humanitaire suite au séisme du12 Janvier 2010 : Entre discours et réalité
12 Janvier 2010 a été bien évidemment le réceptacle d’un ensemble d’actions ou de projets dits humanitaires. Mais au fond, projets qui se sont concrètement manifestés dans le chaos total, le désordre, dirions- nous désorganisation. Ainsi, ayant été l’une des acteurs de ces scènes réelles, notre ambition est de partager ce que nous avons vécu, vu et entendu, notamment après le retrait des ONG. Nous avons ainsi révélé :
1) Le désordre au niveau du processus de recrutement
2) Le changement répété d’expatriés (nouveaux venus) qui pensent à chaque fois avoir la solution.
3) Le problème de la définition des taches au sein des ONG qui influe sur la question du choix des bénéficiaires
4) L’inadéquation entre les programmes « solutions toutes faites » et la réalité du terrain.
5) Le comportement irresponsable des expatries vis-à-vis des autorités locales.
6) L’absence de continuité d’action et de continuité garantie au terme de ces programmes.
En somme, les interventions humanitaires n’ont pas été de véritables vecteurs pour une résolution effective des problèmes sociaux. Elles semblent plutôt créer un nouveau couple d’inégalité sociale entre bénéficiaires et non bénéficiaires.

Diana COLIN est étudiante de Travail Social à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti.  A jacmel, elle a travaillé environ 2 ans au sein de la Croix Rouge canadienne apres le séisme du 12 janvier en Haïti. Aussi, elle y a mené avec professeur CORTEN en Septembre- Octobre 2012, 50 entretiens auprès des personnes vivant dans les camps, auprès d’intervenants des ONG. En Mai 2013, elle a aussi mené environ 50 entretiens dans des camps à Port- au- Prince avec Andréanne Martel dans le cadre de la recherche « Souffrance et désordre : Parler ordinaire, religion et ONG face aux catastrophes naturelles » du GRIPAL.
  • Fednel ZIDOR

11h00 Panel 2 - Le retrait des ONG : relocalisation et expulsion

Modérateur : Alfred PIERRE
Intervenants :

  • Kawas FRANCOIS
     
  • Mauley COLASPour une redéfinition de l’orientation de l’action humanitaire en Haïti. À propos du discours des acteurs bénéficiaires

Autour de l’humanitaire se construit un ensemble de discours dont les uns ne sont pas forcément identiques par rapport aux autres. Il y a lieu de dire que selon la position dans laquelle l’on se situe, le prisme avec lequel que l’on aborde l’action humanitaire, les discours sont la plupart du temps contradictoires quand on veut les confronter les uns par rapport aux autres. Les agents humanitaires tiennent un discours qui ne cadre pas tout à fait celui des acteurs bénéficiaires. J’appelle,  la population bénéficiaire « acteur bénéficiaire » parce que je la considère comme une catégorie sociale capable également de produire un discours critique, en fonction de sa propre vision et de ses expériences pratiques. D’une part, pendant que les rapports rédigés sont remplis de données statistiques, faisant le panégyrique d’une distribution rationnelle de l’aide au sein de la population victime, d’autre part, il arrive que les données réelles recueillies à partir de l’observation des communautés affectées par le tremblement de  terre et de l’animation des focus avec les principaux concernés révèlent  le contraire. Il s’agira dans cette intervention d’analyser l’action humanitaire dans la logique de la participation locale, en priorisant  le discours des acteurs des communautés qui ont été  et qui sont jusqu’à présent le théâtre de l’intervention humanitaire. Car, il est évident que ceux qui sont mieux placés de dire comment devrait organiser l’action humanitaire sont ceux qui ont été victimes du Séisme du 12 Janvier 2010.

Mauley Colas détient une licence en Anthropologie et Sociologie à l’Université d’État d’Haïti (Faculté d’Ethnologie), une licence en Enseignement du Français langue étrangère à l’Université d’État d’Haïti (Ecole Normale Supérieure)/ Université Antilles-Guyane, une maitrise des Humanité, mention lettres, langues, civilisation et communication à l’Université Antilles Guyane une maitrise en Sciences du Développement  à l’Université d’État d’Haïti (Faculté d’Ethnologie). il Enseigne Anthropologie et Sociologie médicales à l’Université Notre-Dame d’Haïti, la Méthodologie à l’Université de la Concorde et au  Centre Universitaire de Management et de Productivité.

Ses travaux portent sur l’anthropologie Juridique, du Développement et de l’humanitaire. Il a publié quelques travaux de recherche, tels que :
- Mauley COLAS, « La science et l’identité nationale : pour une construction de l’anthropologie de l’action dans l’œuvre de Jean Price-Mars », in Revue L’indigène. Cahiers socio-culturels des étudiants de la faculté d’Ethnologie. Mai 2012. pp. 15-37.
- Mauley COLAS, « Migration et Développement : une relation constante » (éditorial), in Revue L’indigène. Cahiers socio-culturels des étudiants de la faculté d’Ethnologie. Août 2012.pp 5-12.
- Mauley COLAS, « Migration du Sud vers le Nord : dimension latente du contrat entre le migrant et le pays d’origine», in Revue L’indigène. Cahiers socio-culturels   des étudiants de la faculté d’Ethnologie. Août 2012. pp 37-56.
- Mauley COLAS et Ilionor LOUIS, L’action humanitaire, population bénéficiaire et enjeux locaux. Une étude menée dans les deux  communautés de la région métropolitaine :Solino et Delmas II. Mémoire de maitrise. Faculté d’Ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. Octobre 2013.

  • Témoignage de membres de Comités de camps

12h30 Repas

13h30 Panel 3 - L’absence de l’État, avant et après

Modératrice : Diana COLIN
Intervenants :

  • Franklin MIDY : Avant, pendant, après : toujours « l’État irresponsable »

À partir du principe de responsabilité en politique, problématisé par Max Weber, je questionne la conduite des chefs politiques haïtiens à la tête de l’État de 1986 à aujourd’hui. Je le fais en rapport à trois problèmes de droit persistants, mais depuis toujours tenus en dehors de l’espace de justice haïtien. Je souligne :

- AVANT, le problème de l’indifférence devant la « souffrance » des exclus, privés de leurs droits fondamentaux d’êtres humains.

- PENDANT, le problème de la démission politique de l’État, au vu du service public dû au citoyen et de la défense de la souveraineté due à la nation.

- APRÈS, le problème de l’impunité, qui donne une apparence de normalité aux crimes du pouvoir.

Je mène l’interrogation sur la base de trois ensembles de données : entrevues réalisées en 2007 en milieux populaires à Jacmel et dans le monde universitaire étudiant  à Port-au-Prince, dans le cadre d’une recherche sur « La violence dans l’imaginaire latino-américain » dirigée par André Corten et publiée en 2009 ; puis témoignages de dirigeants politiques haïtiens et de représentants internationaux de l’aide humanitaire recueillis par le réalisateur du documentaire L’assistance mortelle ; enfin points de vue d’actrices et d’acteurs haïtiens socialement engagés à la place vacante de l’État dans un service public limité au concitoyen femme et homme.

Mais au préalable, je crois bon de sortir du flou entretenu par le débat sur la question de savoir si oui ou non l’État existe en Haïti.
Et tout ce programme à livrer en 15 minutes ! Une gageure !

Franklin Midy est, depuis sa retraite, professeur associé au département de sociologie à l’université du Québec à Montréal. Il consacre aujourd’hui son temps libre à deux activités principales, la recherche et la coopération multi-domaines avec Haïti.

Collaborateur du LAREPPS (Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales), F. Midy coordonne actuellement une recherche évaluative de trois ans, la composante d’un projet d’économie sociale et solidaire Québec-Haïti en agroalimentaire. Les principaux partenaires de ce projet de coopération sont, du côté du Québec, l’UPA-DI (Union des protecteurs agricoles-Direction internationale) et le GESQ (Groupe d’économie solidaire du Québec) et FODES-5 (Fondation pour le développement économique et social), du côté d’Haïti.

Depuis 2004, l’année d’anniversaire du bicentenaire d’Haïti, les recherches de F. Midy portent principalement sur l’histoire de l’esclavage colonial atlantique et l’institution imaginaire d’une société créole afro-américaine à Saint-Domingue.

Bref, son intérêt d’acteur-chercheur est de comprendre l’Haïti d’hier pour une prise possible sur l’Haïti d’aujourd’hui.
Et, pour compléter sa note d’intérêt, il a été collaborateur, maintenant en mode veille, du GRIPAL.

  • Frantz VOLTAIRE
     
  • Milcar JEFF DORCE : Absence de l’Etat avant et après le séisme du 12 Janvier 2010 : l’expression « normale » du pouvoir politique en Haïti

Le désastreux séisme du 12 Janvier 2010 a clairement mis à nu la faille profonde sur laquelle s’est érigé l’Etat en Haïti. Nous l’admettons fort bien. Absence quasi-complète du souci de répartition de la population sur le territoire. Absence généralisée de règles de l’habitat. Règne alors, du point de vue de l’aménagement territorial, une situation de culture anarchique renforcée (après le 12). Pas d’espace public, etc. Mais pas que cela. Il parait surtout que le 12 Janvier a mis en évidence la vraie nature de l’Etat en Haïti, L. Hurbon dirait « la vérité de l’Etat». De là, la récurrente question de l’Absence de l’Etat en Haïti ! Absence devenue « normale », tellement fréquente. Or l’Etat en Haïti, n’est-il pas évidemment né absent ? Sa « constante » absence dans la vie de la population, n’est-elle pas constitutive de son existence même, fondée sur une espèce de légitimité vraiment manquée? Né « contre tout projet de gouvernabilité » (J. Casimir), peut-il être autre chose qu’un instrument de domination sociale? Alors, sa structuration originelle semblerait le condamner à une éternelle logique de dépendance (par rapport aux ONG et autres Etats), qui –après le séisme- ne fait que persister, et qui va à l’encontre de l’intérêt collectif, la citoyenneté et les droits de la majorité.

Milcar Jeff DORCE est né à Petit-Goâve (Haïti). Il détient une Licence en Droit, de l’Université d’Etat d’Haiti (UEH)/ FDSE (Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Port-au-Prince). Il est aussi étudiant Mémorant en Sociologie (UEH/FASCH). Il a par ailleurs participé à une publication collective, intitulée « La crise de l’Université Haitienne : Une réflexivité estudiantine» sous la direction du docteur Fritz Dorvilier. Il est actuellement étudiant-chercheur à L’UEH. Il mène des recherches sur l’Etat, l’Etat de droit, la démocratie et l’espace public en Haïti.

  • Louis-Jacksonne LUCIEN : Absence de l’Etat – ONG – et Sinistrés aux abois

Par ses effets, le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti a été révélateur de l’état institutionnel et social du pays. L’absence d’un État instructeur (visible dans la non préparation de la population) et d’un État actif/accompagnateur était une évidence après la catastrophe, exposant le caractère même du pays. À partir du champ d’interaction/de relations particulières nouées par les acteurs que sont les ONG et les populations victimes, on constate qu’en se substituant à l’État, les ONG sont devenues les principales interlocutrices de la population et leur ont imposées des solutions. Des solutions qui étaient d’une part fondées sur l’urgence, prisonnières du jeu de concurrence, qui se verront inadéquates à répondre aux besoins réels et qui portent fondamentalement la marque d’une permanence du temporaire. D’autre part, la dynamique sociale/solidaire créée par les gens au lendemain du séisme se trouvera anéantie par l’intervention des ONG dans la hiérarchisation d’une population immergée dans une illusion collective. Cette illusion collective était marquée par une homogénéité des différents secteurs sociaux, basée sur le caractère passager des biens terrestres mis à nu par les événements. Une illusion d’une vulnérabilité de tous par rapport à la nature selon cette logique. L’intervention des ONG a conduit à une nouvelle représentation des événements qui mène subséquemment à un enfermement de certains individus qui se sentiront exclus et exploités. Par ailleurs occupant tout l’espace décisionnel, ces ONG intervenaient sans fondement institutionnel et leur présence passagère affaiblissait l’effet de leur action, devenant dans certains cas une source de conflits. Enfin, le retrait des ONG/la faiblesse des institutions étatiques cause des frustrations dans la population qui, dans une insécurité totale, exprime une incertitude par rapport à l’avenir. Seule avec ses difficultés quotidiennes, méfiante et parfois  «opportuniste», cette population est placée dans un état qui ne fait qu’accentuer sa souffrance.

Louis-Jacksonne LUCIEN est étudiant de sociologie à la Faculté de sciences humaines de l'Université d'État en Haïti. Il a mené près de 50 entretiens auprès des populations déplacées en mai 2013 à Port-au-Prince et Léogâne avec René Delvaux dans le cadre la recherche "Souffrance et désordre : Parler ordinaire, religion et ONG face aux catastrophes naturelles" du GRIPAL.
 

14h45 Panel 4 - Renforcement du religieux?

Modérateur : Mauley COLAS
Intervenants :

  • Laennec HURBON : Renforcement du religieux?
Dans les premiers moments du séisme, on assiste à une avalanche d’ONG et de religions en Haïti. Une compassion internationale s’exprime et atteste que le séisme est un phénomène  mondial ; à ce titre le pays ne peut échapper à l’aide humanitaire. Nous tacherons de montrer que l’on assiste à une montée en puissance des religions face à l’effondrement de l’Etat. Parmi ces religions, c’est le protestantisme dans sa version pentecôtiste qui parait dominante. Il nous semblera que les religions favoriseront une véritable catharsis pour les survivants du désastre, mais il reste le problème du trauma individuel et collectif qui ne disparait  par le recours aux pratiques religieuses. Tout se passe comme si l’Etat a repris ses habitudes face à une situation déjà catastrophique vécue par les couches pauvres de la capitale avant le 12 janvier 2010, au sens où la rupture  avec la réalité ordinaire représentée par le séisme est systématiquement banalisée par le gouvernement. Du coup les religions reprennent de la force et l’on peut se demander si le séisme ne rentre dans un contexte qui s’apparenterait à celui d’une catastrophe permanente en Haïti.
  • Jean-Yves BLOT
     
  • René DELVAUX : L’expression religieuse de la souffrance dans les camps de déplacés, une réponse au vide humanitaire après le retrait des ONG.
Comment les expériences religieuses interagissent-elles avec le langage humanitaire dans l'espace des camps en Haïti? L’expression du religieux est incompatible avec la rationalité humanitaire qui articule un langage incarnant des représentations séculaires de la souffrance. Plus qu’un discours de résignation, l’expression religieuse de la souffrance pourrait constituer, dans le contexte des camps, une position d’énonciation qui assure la réappropriation d’un savoir autonome sur la souffrance. Un savoir étranger au monde mis en place par les organisations humanitaires dans une scène politique divisée entre pourvoyeurs d'aide, bénéficiaires d'aide et non-bénéficiaires en attente de l'aide. La présence du religieux dans l’énoncé de reconnaissance chez les bénéficiaires ou d’attente chez les non bénéficiaires et dans le récit d’interventions surnaturelles sur le monde, offre une réinterprétation de la réalité qui pourrait marquer une résistance à l’institution d’une langue politique de l’humanitaire. Avec le retrait des ONG se forme un vide causé par la désarticulation d’un mode d’échange et d’un langage qui ont tout à fait recouvert la vie de centaines de milliers d’haïtiens et d’haïtiennes depuis 2010. En l’absence de ce qui pourrait continuer à soutenir cette langue politique de l’humanitaire, l’expression religieuse sur la souffrance pourrait-elle remplir ce vide, se présentant, en l’absence de l’État, comme seule alternative au discours des ONG?

René DELVAUX est étudiant à la maîtrise en science politique à l'Université du Québec à Montréal et membre du GRIPAL. Il a mené près de 50 entretiens auprès des populations déplacées en mai 2013 à Port-au-Prince et Léogâne avec Louis-Jacksonne Lucien dans le cadre la recherche "Souffrance et désordre : Parler ordinaire, religion et ONG face aux catastrophes naturelles" du GRIPAL.

16h00 Pause café

17h30 Panel 5 - Des camps aux nouveaux habitats: émergence d’espaces publics?

Modérateur : James ENGÉ

Intervenants :

  • Alfred PIERRE : Des camps à la dispersion : la double perte des sinistrés du 12 janvier 2010 au regard de la politique d’invisibilisation appliquée à leur encontre
Ayant été l’objet d’attention pendant plus de deux ans, les sinistrés du tremblement de terre représentaient un véritable enjeu social, une priorité a priori dans les politiques de l’État, qui passerait par les logements sociaux. Campant leurs tentes sur les places publiques, ils ont été pris en charge par les ONG. Et là, ils mangeaient, se lavaient et faisaient leurs besoins. Ainsi, ils contrariaient le regard des passants. N’est-ce pas ce qui a fait d’eux un vrai problème public? Se voir contrarié peut être vécu comme un transfert de la souffrance d’autrui. C’est dans cette logique que je tenterai d’analyser la politique d’invisibilisation des sinistrés du tremblement de terre de 2010 qui a été mise en place pour les déguerpir des camps. Dispersés, ils tombent aussi dans l’oubli. Si comme disait Simmel, les pauvres sont traités comme un « objet inerte démuni de droit dans les objectifs stratégiques de l’État », ce déni de droit est chose consommée quand ils deviennent invisibles. De la perte économique à la perte du capital de visibilité, assortie de la réception d’une subvention de 20,000 gourdes pour l’affermage d’un logement, ces sinistrés sont-ils comptés encore ?  Qu’adviendra-t-il un an après?

Alfred Pierre est doctorant en sociologie à l’Université de Montréal et professeur de sociologie à la Faculté d’Ethnologie/ Université d’État d’Haïti (UEH).  Il a récemment publié dans Lien social et politiques « Les entreprises d’insertion sociale à Montréal : trajectoires des participants ». Paraitront bientôt « Les partis politiques dans l’équation parlementaire haïtienne » et « Université en Haïti : enjeux et dilemmes de la reconstruction », dans Gabriel Nicolas et al. (dir.). La démocratie inféodée. Ses autres intérêts de recherche portent sur la sociologie de l’économie et des migrations, élites politiques et capital militant. Dans ses travaux académiques antérieurs, il a étudié la problématique des organisations populaires et de l’entreprenariat haïtien en diaspora.
  • Ilionor LOUIS : Les défis du logement et de la relocalisation des victimes du séisme du 12 janvier  en Haïti
Quatre ans après le séisme du 12 janvier,  plus de 140000 de personnes vivent encore dans des sites d’hébergement provisoire. Elles étaient plus de 1500000 tout juste après la catastrophe. Donc, des efforts ont été faits pour les reloger à travers un programme dénommé 16/6. Comment s’est faite cette relocalisation? Comment  les bénéficiaires ont été impliqués dans ce processus? Dans cette communication, sont analysés les défis que soulève la relocalisation des rescapés du tremblement, en tenant compte du traitement accordé à la population victime. L’analyse se ferme avec quelques considérations théoriques qui permettent de soulever quelques questionnements, quant à la manière dont les victimes ont été relogées.
  • Hancy PIERRE : Enquête sur les Déplacés Forcés de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince après le séisme du 12 janvier 2010.
La question des déplacés forcés et leur réinstallation dans des conditions adéquates au regard du développement humain et des engagements pris par les Etats en matière des droits de la personne est au centre des préoccupations des intellectuels, intervenants sociaux et organismes des droits humains et des mouvements de citoyens à l'ère du néolibéralisme triomphaliste. Il est un fait que le processus causé par le déplacement forcé est durable et dévastateur. En ce sens, les enjeux du déplacement forcé de population à la suite du séisme du 12 janvier 2010 à Haïti et l’impact sur le développement humain et sur les droits des déplacés est l’objet d’une recherche que le Centre en Population et Développement (CEPODE) s’est proposé de réaliser dans le cadre du projet d'appui au renforcement des unités de recherche à l'Université d'Etat d'Haïti. Pour objectiver les pistes d’informations recueillies, des observations ont été réalisées dans des sites de relocation et des anciens camps soutenues par des photos.
Une vingtaine de tableaux sont présentés pour l'analyse des données de l'enquête. Ainsi onze camps et sites ont été visités, localisés à Port-au-Prince ou à Pétion Ville, au cours du mois de novembre 2013. Des entrevues ont touché soixante personnes victimes de déplacements forcés. Il ressort que dans la majorité des cas,  les déplacements se font de force, soit plus de 70% de cas enregistrés. Les déplacements issus de négociation ou d'entente représentent 26% des cas. Bien souvent les opérations de déplacements forcés sont réalisées par les autorités municipales (35%) sous l'instigation sans doute des propriétaires dans 27% des cas. Les groupes de brigands et les agents de la Police Nationale ont aussi une part active, soit respectivement 22% et 10%.Tout cela s'opère en dehors des prescrits légaux. Les autorités judiciaires ne sont pas impliquées sinon dans 2% des cas. Les garanties consistent en des ententes de bonne foi (aloral pour reprendre le refrain de l'artiste populaire Don Kato de son meringue carnavalesque de 2013) ; car  dans  73% des cas, les gens se sont trompés. Certaines fois les organisations internationales sont complices. 20% des entrevues rapportent la participation active de l'OIM qui fait le jeu des autorités étatiques
Les gens qui vivent encore dans les camps ne sont pas de victimes directes du tremblement de terre. Ce sont tous ceux affectés structurellement par l’exclusion sociale. Ce que CASTELLS désigne comme des chômeurs structurels.
Les sinistrés du 12 janvier 2010 sont visibles du fait qu’ils occupent les espaces publics symboliques du pouvoir de l’Etat. Cette présence est aussi préjudiciable au respect du principe de la propriété privée, dans les cas des occupations de terrains privés. Ce qui aurait constitué une menace au système. Entretemps l’Etat tient à entreprendre des opérations de façade en guise d’emprisonner les pires aspects du problème de logement liés au contexte post-séisme et garantir les intérêts dominants.
  • Hugues FOUCAULT : Les nouvelles formes d’inscription de la population dans l’espace urbain de Port-au-Prince au lendemain du séisme du 12 janvier 2010 et  le retrait des opérateurs  d’aide.
Depuis le séisme du 12 janvier 2010, l’observateur avisé peut lire de nouvelles formes d’inscription de la population dans l’espace urbain de Port-au-Prince. Multiformes et complexes, ces nouvelles réalités socio-spatiales  sont indifféremment dénommées et subissent de continuelles transformations passant des sites d’hébergement  en tentes aux « camps-quartiers », un mélange hybride de constructions en parpaing et d'abris provisoires. Entre ces deux formes extrêmes existent de multiples formes intermédiaires . Comment ces nouvelles formes ont-elles surgi ?

Le séisme a  rendu vulnérables des populations insérées dans des formes séculaires d’organisation sociale, implantées dans des espaces résidentiels, construits sociogéographiques résultant d’expériences cumulatives vieilles de deux siècles.
Face à cette catastrophe qu’est-il advenu de ces construits socio-organisationnels et spatio-géographiques ? Quelle a été la réponse de l’assistance humanitaire ?

Les réponses apportées unilatéralement  ont privilégié l’urgence et n'ont pas suscité  l’émergence d’espaces libres de dialogue voire de structures associatives locales de concertation.  L’aide s’est déployée dans un contexte  sociogéographique déstructuré greffé sur un contexte antérieur de précarité économique et institutionnelle.  La superposition de multiples couches de vulnérabilités et de besoins, la destruction des capacités techniques  et économiques , la perte des repères culturels, la fragilisation des liens sociaux traditionnels de solidarité ayant mis à rude épreuve  la capacité de résilience des populations n’ont pas toujours été prises en compte . De même  les choix stratégiques, techniques et culturels, économiques et sociaux, n'ont  été  ni débattus ni résolus .

C’est dans cette diversité  de situations qui a accompagné l’émergence de nouvelles formes d’inscription de la population dans l’espace urbain de Port-au-Prince  que survient le retrait  de l’aide d’urgence .

Comment alors reconstruire le territoire  détruit  ou  comment en inventer un nouveau qui tienne compte de la vision d’acteurs internes hétérogènes,  de leur capacité à négocier cette vision avec  l'Etat , les collectivités locales et les partenaires externes.?

Comment reconstruire les liens sociaux ou comment en inventer de nouveaux aptes à porter le projet local et autonome d’invention de nouveaux espaces publics   et de nouvelle organisation sociale  ?

En un mot, quelle articulation trouver entre liens et lieux ?

18h45 Mots de clôture

  • Colette LESPINASSE
 

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